Percevoir

Histoires Mayas - retour suite à notre lecture à voix haute en braille au musée du quai Branly

Texte de l’article de Nicole Genaille sur son blog le 15.12.2014 :

Une lecture d’histoires mayas, quelle émotion ! / Lectura de historias mayas, ¡qué emoción !

Quelle émotion ! La Femme sans tête et autres histoires mayas, le livre de José Natividad Ic Xec, lu dans sa traduction française dans le noir le jeudi 4 décembre, par deux aveugles, au Salon de lecture du Musée du Quai Branly, dans le cadre de la grande exposition Mayas. Révélation d’un temps sans fin ! Et moi, la traductrice, invitée à présenter l’ouvrage après la lecture et à animer le débat ! (Voyez ICI)
Ce qui donnait encore plus de prix pour moi à cette soirée était la présence inattendue de Fátima Tec Pool, archéologue et spéléologue maya, amie de l’auteur.

Arrivée en avance au son d’un haut-parleur qui annonçait la séance dans tout l’immense espace du musée, j’ai pris contact avec Valérie Pasquet, de l’association Percevoir, qui réalisait l’événement, et avec les deux lecteurs, Pascale Isel et Mickaël Guillaume, ce dernier accompagné de son énorme chien noir : non, ce n’était pas un wáay, l’homme métamorphosé en animal des contes mayas, c’étaient les yeux de son maître…

Sympathie immédiate. Nous avons un peu bavardé, et j’ai pris quelques photos, car ensuite, toute lumière était interdite… Et quand Pascale s’est mise à répéter quelques mots du prologue que je connais si bien, je n’ai pu retenir une larme !

Puis on m’a demandé de ressortir et de rejoindre le public, une vingtaine de personnes. Nous avons reçu des masques et sommes entrés à la queue leu leu, les yeux bandés, chacun la main sur l’épaule du précédent, guidés par deux autres aveugles, vers nos places autour de la grande table carrée. Nous avions tous devant nous un carton avec la dédicace du livre écrite en gros caractères et en braille.

Silence recueilli : l’auditoire peut seulement toucher la table et le carton, et écouter attentivement. Valérie présente brièvement le texte et les lecteurs, puis la lecture commence. La voix douce et mélodieuse de Pascale entame la dédicace : le ton est donné, nous sommes dans la mystérieuse Terre du Mayab, nous participons avec l’auteur à la défense de la culture maya. Puis la voix grave et lente de Mickaël aborde de larges extraits du prologue, et l’influence décisive pour l’auteur de sa grand-mère Tiburcia, la conteuse de son enfance. Pascale reprend l’acte de foi de José Ic : "nous autres, les Mayas, nous existons encore", et Mickaël conclut cette introduction par quelques lignes des deux premiers contes, bien en harmonie avec le thème.

Ensuite les lecteurs alternent pour présenter dans l’ordre neuf des 27 histoires de l’ouvrage, soit intégralement (La femme marquée par la mort, Une saveur de siècles, Compassion maya), soit dans de larges extraits (Mon père allait être un wáay, Le jmeen qui prit peur), une fois plus allusivement (Le mystère des vipères). On peut entendre une mouche voler. J’apprécie beaucoup cette sélection, qui donne une bonne idée du caractère intime de ces textes (la grand-mère Tiburcia, les parents de José, l’enfance de l’auteur et ses cauchemars), de la variété des thèmes abordés (contes, jmeen, guérisseurs), des éléments mystérieux qui peuplent le Mayab (vents mauvais et mauvais oeil, esprits de la forêt, wáay), des lieux évoqués (principalement Peto et sa région au Sud du Yucatán, et aussi Tabi).

À la fin de cette lecture d’environ une heure, le grand silence se prolonge, comme si l’obscurité et le mystère des textes nous embrassaient encore… Et nous sommes invités à enlever nos masques, mais c’est dans une pénombre intime que Valérie Pasquet me donne la parole. Il ne m’est pas difficile, car cela vient du coeur, de faire compliment aux lecteurs, et d’évoquer à la fois le parcours de José Ic, venu d’un milieu purement maya pour étudier à Mérida à l’occidentale, puis retrouver son "âme maya" qui s’éveille et "saute par surprise du hamac de l’oubli", et ma belle rencontre avec lui, depuis El Chilam Balam jusqu’à ses cours par internet et enfin à ce projet passionnant de traduction.

Je parle une vingtaine de minutes, puis les questions fusent : "que sont les wáay ? qu’est une milpa ?" "Les forces mystérieuses du Mayab ont-elles toujours la même importance dans la vie actuelle des Mayas ?", et je cite le livre de José, mes conversations récentes avec lui, le catalogue de l’exposition du Quai Branly… "La langue maya est-elle très différente de la nôtre ?" (plusieurs auditeurs croient que le livre avait été écrit en maya). Je demande alors à Fátima Tec Pool de prononcer quelques mots en maya, et j’ai plaisir à traduire sa phrase.

L’auditoire a peine à croire à l’anecdote d’enfance de l’auteur (La nourriture des vipères) : tout en la confirmant, je rassure mon public, car mon ami maya, quoi qu’il en dise dans son livre, est un très bon orateur… On souligne l’association du signe de croix avec les rites magiques, et cela m’emmène de la Conquête espagnole à la Croix maya, verte comme la Ceiba (le kapokier), l’axe du monde des Mayas.

Une personne venue sans doute à la lecture plus pour l’accessibilité et le handicap que pour le monde maya demande quelle place ont les handicapés chez les Mayas. J’évoque la langue des signes yucatèque, et Pascale, la lectrice, rappelle le jmeen de Tabi transporté en brancard à la milpa… La même auditrice demande qu’on lui explique le titre, La Femme sans tête (qui vient de la première histoire), et, comme plusieurs autres membres du public, elle manifeste l’intention d’acheter le livre. Enfin Valérie Pasquet intervient pour souligner la qualité de composition des histoires, leurs jolies conclusions, qui dégagent le sentiment d’un monde entre deux temps, tradition et modernité, un mélange d’inquiétude et d’espoir.

Fátima, si elle n’a pas compris le discours en français, a été contente d’entendre (bien prononcés, ajoute-t-elle) tant de mots mayas, les wáay, les yuumtsilo’ob (les esprits seigneurs des forêts et des campagnes), et les noms de l’auteur et du Mayab. Elle a apprécié l’abondance des questions, qui montre un vrai intérêt du public. J’en suis ravie moi aussi, et j’ai le plaisir de recevoir des compliments de ma présentation. La soirée s’est tant prolongée, que nous manquons être enfermés dans le Musée !
J’appelle un taxi pour rejoindre ma banlieue lointaine, et je suis si enthousiaste, si pleine de mon sujet, que le chauffeur prend le livre en photo, pour pouvoir l’offrir à sa maman pour Noël…

Cette lecture exceptionnellement émouvante a permis à des auditeurs parisiens de mieux connaître les Mayas d’aujourd’hui : c’est un succès dont je me réjouis.

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